Contes du Virtuel
FRAG
« You have been kill by Roublard » affichait une nouvelle fois l’écran de son ordinateur.
Partie Finie.
Game Over.
C’était la mort de trop, celle qui met fin à toute votre existence virtuelle, celle qui vous démontre que votre maximum n’est pas suffisant, celle qui vous affiche en gros caractères l’inutilité d’une nouvelle tentative.
Plusieurs années maintenant qu’il jouait à ce jeu online. Plusieurs années qu’il pensait en être le meilleur joueur. Mais ce Roublard l’avait humilié trop de fois pour qu’il puisse encore prétendre à ce titre. Lui qui s’était entraîné si longtemps, avec acharnement, avec opiniâtreté, lui qui avait pris le temps de maîtriser toutes les subtilités du jeu, lui qui machinalement avait transformé sa quotidienneté en vie virtuelle, avait aujourd’hui perdu toute raison de continuer à jouer. Son monde venait de s’écrouler.
Son clavier traversa la pièce, projectile sans cible lancé par réflexe.
Puis les multiples composants électroniques de son PC rejoignirent les invisibles poussières de son plancher. Eventré comme un porc, son ordinateur gisait sur le sol, brisé…mort.
Le monticule de pièces électroniques et de composants high-tech apparaissait alors comme le funèbre résultat d’une colère instinctive, d’une frustration haineuse, d’un incompréhensible retournement de situation.
Car son PC, il l’avait ardemment aimé.
Il avait aimé le monter de toute pièce, l’habiller comme on habille un enfant pour les grandes occasions. Mais aujourd’hui, la matière n’avait plus d’importance, la perte était spirituelle, la perte était existentielle.
Comment lui, le premier, le joueur originel, l’alpha testeur, pouvait-il être battu par ce joueur insolent de tant d’aisances ? Défait comme s’il n’était qu’un joueur parmi d’autres, qu’une mort anonyme de plus, qu’un dommage collatéral sans valeur.
Les jours passèrent, difficilement, et immuablement ses journées devinrent de plus en plus sinistres. N’ayant alors plus de buts dans le virtuel, la médiocrité de sa réalité se fit progressivement jour. Et ses journées commençaient à ressembler à celles de ces esclaves bâtissant des Pyramides qui, incapables de voir la finalité de leurs actions quotidiennes, s’enfonçaient dans un labeur sans espoir.
Sa vie était devenue ainsi, sans espoir. Traumatisé du virtuel, il parvenait à peine à survivre au réel. Pourtant jamais il n’avait pensé mettre fin à ses jours, incapable d’imaginer cette possibilité. Esclave de la vie, il l’était également de la mort. Du moins c’était que l’on pouvait penser de prime abord, mais c’était tout autre chose qui le maintenait du coté des vivants : la Vengeance qui, dans l’accumulation d’elle-même et dans l’absence d’exécutoire, avait fini par prendre une majuscule. Mais la vie étant une chose bien écrite pour qui sait la lire, l’opportunité vindicative finît par se présenter.
Comme souvent le samedi après-midi, il aimait aller lire des bandes dessinées dans quelques magasins du centre de sa ville. Activité qu’il pratiquait au début par dépit, mais qui était devenue par la force des choses une habitude.
Et alors qu’il lisait depuis plusieurs heures, il intercepta, par le plus grand des hasards, la conversation de ces voisins de lecture, qui, semble t-il, discutaient de ce jeu online auquel il avait tant joué. Cependant, ce qui n’était initialement qu’un vague intérêt devînt subitement un de ces flash-backs en accéléré du cinéma quand il les entendît prononcer « Roublard » au milieu d’une de leurs phrases.
A la réminiscence de toutes ses morts virtuelles succéda insidieusement la tranquille fureur de celui qui projette le crime à venir, « Roublard » habitait la même ville que lui et ces deux là allaient le conduire jusqu’à Lui.
Il les suivît à travers les rues de la ville, insoupçonnable, invisible. Ils s’arrêtèrent enfin et entrèrent dans le hall d’un immeuble. Sûr de ses prochaines actions, il alla attendre quelques mètres plus loin. Lentement, la nuit commençait à tomber, et l’une après l’autre s’allumaient les lumières de la ville.
- Il y a plus de bières ?
- Non, t’as bu la dernière.
- Bon qui va en acheter ? Mat’ ? non ? Benjamin ?
- Celui qui perd cette partie, ça vous va ?
- Ok, rock and load gentlemen !
Mathieu et Benjamin étaient devenus mes amis après que nous nous soyons affrontés des heures durant sur plusieurs jeux online, sans même nous connaître. Surpris qu’ils habitent la même ville que moi après les avoir fraggés dans tous les recoins géographiques du virtuel, je leur avais proposé qu’on se rencontre, histoire de voir si des affinités pouvaient naître du monde réel, étant tous les trois joueurs. Véritables gamers, ils ne rechignaient jamais à jouer sur quelques supports que ce soient, même s’il faut bien l’avouer, j’étais le meilleur des trois. Enfin jusqu’à ce que je sois battu. Car nul n’est infaillible.
Et bien malgré moi je perdis cette partie.
- Bon ben je vous dis à tout à l’heure messieurs, Beers are on the way.
- A toute.
La rue était déserte alors que je me dirigeais vers l’épicerie. Puis, progressivement, de derrière, je me mis à entendre le battement d’un pas déterminé venant à ma rencontre.
« Roublard » ? me demanda t-il. Et avant même d’avoir eu le temps d’acquiescer, je le vis me poignarder avec un tesson de bouteille qu’il avait dû ramasser en me voyant sortir de chez moi. Il me le planta à plusieurs reprises à travers le torse, et alors que je m’affalais sur l’asphalte, je l’entendis prononcer cette phrase qui fût pour moi la dernière.
- Cette fois c’est moi qui ai gagné.
Mes yeux se fermèrent alors, me demandant en guise de dernière pensée comment il avait su que j’étais ce « Roublard » à qui, mortellement, il en voulait tant.
Et d'un sourire oublieux et capiteux,
Où se perd le silence des faibles,
Le Léviathan, affamé et glorieux, scrute,
Inexpugnable, l'horizon infini de sa victoire.
Vae Victis.
Se souvenir inlassablement de la fin prochaine.
Conquérir l'espace qui nous sépare l'un de l'autre
Et ainsi voir dans chaque instant le moment d'une Présence.
Au loin, tendant aux horizons infinis, se cache un fleuve,
Long, et sinueux, et pleurant les mille morts de l'Homme,
Lentement il coule vers d'inconnus rivages.
Ceux-ci, chantant de macabres et funèbres oraisons,
Ne sont alors entendus que de ces femmes déjà trop tristes
Qui parfois, au delà des lumières du matin, jettent dans les eaux
Les fœtus informes d'un Dieu absent.
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||